SOCIÉTÉ ARCHÉOLOGIQUE, HISTORIQUE
ET SCIENTIFIQUE DE SOISSONS
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Société archéologique, historique et scientifique
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Les riches heures de la Société

La fille ainée de l'Académie française
Plus de cent cinquante ans nous séparent de la création officielle de notre Société, la plus ancienne société savante de l’Aisne. Mais le sillon est plus ancien puisque les premières graines germaient déjà au XVIIe siècle, avec la création de la Société Académique de Soissons, "fille aînée de l’Académie française". Nous nous proposons de retracer l’histoire succincte de ces assemblées savantes, heurs et malheurs mêlés, d’en analyser les ressorts et de jeter quelques passerelles avec le présent.

Le rayonnement culturel
Au XVIIe siècle, Soissons avait une triple fonction, administrative, économique et religieuse. Résidence de l’Intendant de la généralité, la ville commandait à une riche région où l’on faisait venir en abondance le blé et le vin. Mais l’essentiel pour ce qui concerne notre étude était ailleurs. Siège de l’évêché qui étendait son influence dans de nombreux domaines, dont justement ceux de l’éducation, des lettres et de l’histoire, la petite cité épiscopale forte de quelque huit mille habitants au XVIIe siècle, avait un rayonnement culturel hors de proportion avec sa faible densité humaine, grâce à ses établissements d’enseignement, à ses abbayes considérables qui étalaient autour de la ville leurs domaines opulents peuplées de clercs rompus aux choses de l’esprit, à ses bibliothèques enfin. Ajoutons la proximité de Paris qui capitalisait la culture mais qui ne dédaignait pas de rayonner auprès des provinces voisines grâce au mécénat de noms illustres comme les d’ESTREES qui conservaient de solides attaches dans le Soissonnais. Soissons enfin avait été une riche cité gallo-romaine et capitale royale, souvenirs nostalgiques pour beaucoup de Soissonnais qui avaient conscience que la cité avait été un moment de l’Histoire de France. Tous ces atouts pourraient expliquer l’engouement précoce d’une petite élite intellectuelle pour l’Histoire et les Belles Lettres.

La Société Académique
La Société académique de Soissons s’organise en 1650, quinze ans après la fondation de l’Académie française. Les études latines tenaient encore le haut du pavé malgré l’ordonnance de Villers-Cotterêts de 1539 qui imposait la langue française dans la rédaction des actes administratifs. L’Académie française se proposait de régulariser, d’ordonner la langue française et entretenait des liens avec la royauté absolue de Louis XIV dont elle louait d’une manière pour ainsi dire organique la gloire et le prestige. En 1650, quatre jeunes gens originaires de Soissons, Julien de HERICOURT, Charles BERTRAND, Jean-Baptiste GUERIN et Etienne MORANT, diplômés de la Faculté de droit de Paris, exerçant des charges dans le bailliage, décidaient de se réunir régulièrement pour s’entretenir d’Histoire et de Belles Lettres. Bientôt se joignirent à eux en 1652 quatorze autres intellectuels, tous hauts fonctionnaires ou clercs. Ce cénacle privé et fermé veillait jalousement à l’admission de nouveaux membres, et jouissait d’une réputation qui s’étendait bien au-delà de la ville.

Quelques protecteurs...
En 1654, cette association reçut l’appui du maréchal d’ESTRÉES et de PATRU, l’un des avocats les plus célèbres de son temps. Ce dernier s’étonnait "que dans une ville peu populeuse, on eût pu trouver assez d’esprits propres aux Lettres pour suffire à une académie, tandis qu’un de ses amis n’avait pu réussir à réaliser un projet semblable à Rouen, l’une des premières villes de France". Et l’avocat de conseiller d’enrichir la langue française et de lui donner le pas sur les langues étrangères : l’empire de la langue latine continuait de s’exercer en effet, dans le domaine de l’éducation, de la religion, des Lettres et Julien de HÉRICOURT publiera en latin "L’Histoire de l’Académie de Soissons".
Cependant, dès la Renaissance - et l’on songe à DUBELLAY avec son célèbre ouvrage "Défense et illustration de la langue française" paru en 1549 - la réaction contre l’emprise de la langue latine se faisait sentir et trouvait en Louis XIV un défenseur du français pour des raisons évidentes d’unité du royaume et de puissance politique. Après bien des démarches auprès des proches du roi, celui-ci acceptait d’admettre l’existence légale de l’Académie de Soissons en la reconnaissant comme académie royale. Ces lettres patentes furent signées par le roi "en camp devant DÔLE" en juin 1674. L’académie prit pour protecteurs les membres éminents de la famille d’ESTREES puis du duc d’ORLÉANS. S’intitulant "fille aînée de l’Académie française" la nouvelle société prit pour armes un aigle s’envolant vers le ciel avec la devise "MATERNIS AUSIBUS AUDAX". Ses membres limités à vingt devaient envoyer tous les ans pour la Saint-Louis, le 25 août, "quelqu’ouvrage en prose ou en vers sur tel sujet utile ou honnête que bon lui semble".

Succès et jalousies
L’Académie de Soissons connut le succès mais s’attira des jalousies. On ne peut résister au plaisir de citer le premier couplet d’une chanson de l’époque où la raillerie enrobe la médisance avec un goût perfide :

"Dans le siècle où nous sommes
Soit dit sans offenser
Le nombre des grands hommes
Est facile à compter,
Il en existe peu qu’à juste titre on vante,
L’Étranger n’en possède aucun
La France n’en peut citer qu’un
Soissons en compte trente".

Après des débuts brillants, l’Académie de Soissons sommeilla et COLBERT demandait, en 1683, à l’Intendant de Soissons, "d’exciter les gens de Lettres de son département à travailler à la gloire du Roi". Le rôle de chantre de la royauté est là bien précisé et les joutes littéraires devaient sacrifier à la monarchie absolue : d’ailleurs, l’Intendant de la Généralité, l’évêque de Soissons y siégeaient de droit.

Des sujets très éclectiques
L’Académie proposait des sujets au concours en privilégiant les Belles Lettres, la Morale et l’Histoire "particulièrement pour illustrer l’histoire du Soissonnais dont la province a été le berceau". Elle distribuait des prix dont "des médailles d’or d’une valeur de 300 livres ", ce qui n’était pas rien. Ainsi c’est l’abbé LEBEUF, chanoine d’Auxerre, qui se distinguait en 1676 en remportant le prix sur le sujet suivant : "Quel était l’état ancien du pays soissonnais avant la conquête des Francs ?". L’éloquence, l’art de disserter, la morale, donnaient à ces joutes un parfum de culture générale propre à l’Ancien Régime. En 1746 c’était : "l’inutilité de la dispute pour ramener les hommes à l’unité d’opinion", prix d’éloquence attribué au chanoine GAUTHIER de Metz. En 1747 : "un auteur doit-il toujours se conformer au goût du siècle dans lequel il écrit ?". L’abbé BELLET de l’académie de MONTAUBAN remporta la palme cette année. Notons l’éclectisme des sujets et au moins pour le second sujet, un certain parfum de non-conformisme qui en fait l’originalité. Ce sont les clercs, et ce dans toute la France, qui sont souvent couronnés ; preuve d’un certain rayonnement national de l’Académie de Soissons.

La Société d'agriculture
Aux côtés de cette Académie, la Société d’Agriculture fondée en 1671 par M. DE MEILLANT, l’Intendant de la Généralité, donnait une touche scientifique aux recherches. Le Soissonnais était considéré au XVIIe siècle comme un grenier à blé du royaume et comme l’un des fils nourriciers de la capitale. Aussi les sujets abordés étaient-ils plutôt tournés vers la vie pratique comme celui de 1706 : "Quelles sont les connaissances nécessaires à un propriétaire pour vivre à la campagne ?". Celui de 1710 : "Quelles sont les connaissances pratiques à un curé pour être utile à ses paroissiens ?". Ainsi, la modeste cité de Soissons, ayant su rassembler en d’étroits cénacles les esprits éclairés de l’époque, jouissait d’une réputation intellectuelle et scientifique qui débordait largement au-delà de ses murailles.

L'éphémère Société des sciences
La vague révolutionnaire déferla sur la cité et détruisit ou dispersa à l’encan des richesses artistiques et littéraires de la ville en particulier les riches bibliothèques ecclésiastiques, en même temps que sombraient bien des sociétés d’Ancien régime comme l’Académie de Soissons, marquée par ses origines. L’Empire vint. Au zénith de sa gloire, Napoléon encouragea les associations et cénacles qui concourraient à assurer sa gloire et le rayonnement intellectuel de l’Empire. C’est ainsi qu’en 1806, M. MECHIN, préfet de l’Aisne, rendit un arrêté qui autorisait quelques lettrés soissonnais "de se grouper en société des Sciences, des Arts et des Belles Lettres de Soissons".
Cette société semblait moins fermée que la défunte Académie. Elle choisit CAMBACERES comme protecteur et correspondit avec des savants de renom. Elle publia en 1807, puis en 1808 deux volumes de mémoires dont nous ne possédons hélas aucune trace. Elle s’étiola à partir de 1812 quand s’étiolait l’Empire et disparut avec lui. Ce fut donc une société éphémère, de circonstance, marquée par les aléas politiques de l’époque.

La Commission archéologique...
Il restait cependant dans le département des esprits naturellement portés vers la recherche historique et vers les Belles Lettres, que le centralisme napoléonien n’avait pas réduits ou séduits. Les potentialités se cristallisèrent en 1840, après une longue période de vacances par la création au chef-lieu d’une "commission d’antiquités départementale" chargée de répertorier les monuments historiques et qui fédérait les cinq arrondissements. Elle prit le nom de "Commission archéologique du département de l’Aisne".

Puis le Comité archéologique
Elle dépérit quand s’en allèrent les personnalités qui la dirigeaient. En 1845, des archéologues soissonnais s’en séparèrent et créèrent "le Comité archéologique soissonnais". Insensiblement, l’archéologie prenait le pas sur l’histoire et les Belles Lettres qui semblaient sommeiller. On doit à ces pionniers des travaux érudits sur le Soissonnais gallo-romain et la conservation des vestiges monumentaux sauvés de la tourmente révolutionnaire. Dans ces cénacles de province, modestes par le nombre de leurs adhérents et souvent dirigés par des amateurs érudits, pénétrés de leur importance, les susceptibilités, les querelles intestines viennent altérer la sérénité qui sied à des travaux de réflexion et de recherche. Chaque forte personnalité a sa cour et si elle s’en va, son essaim la suit. C’est ce qui se produisit, semble-t-il, à Soissons en 1847. Monsieur de LA PRAIRIE décidait de se séparer de la Commission archéologique et, avec quelques compagnons, créa la Société historique et archéologique de Soissons. Un siècle et demi déjà !

Une fusion féconde
Cependant, une cité aussi importante au plan de l’Histoire et de l’archéologie, mais comptant peu de lettrés et de chercheurs à cause du nombre restreint de ses habitants et du manque d’instruction, ne pouvait se payer le luxe de voir deux sociétés sœurs coexister, voire se déchirer. Le bon sens l’emporta et, en 1856, les deux groupes fusionnèrent et prirent le nom de "Société Archéologique, Historique et Scientifique de Soissons". Ils étaient dix-huit à la séance inaugurale. Monsieur de LA PRAIRIE, véritable esthète féru d’archéologie et membre correspondant du Ministère de l’Instruction publique pour les travaux historiques, en assurait la présidence. Monsieur Paul DEVIOLAINE, industriel verrier et Maire de Soissons, en était le vice-président. L’abbé POQUET, chercheur érudit, et cheville ouvrière de l’association, se chargeait du secrétariat. En 1875, la société avait doublé le nombre de ses membres titulaires et entretenait des relations avec 70 sociétés de la métropole et Outre-mer, ainsi qu’avec la Société des Beaux-Arts, des Lettres et des Sciences de Belgique, ce qui témoignait de l’ampleur de son rayonnement. En effet, elle publiait de 1847 à 1875 24 volumes in 8°, soit en moyenne un volume par an, production interrompue seulement pendant la guerre de 1870.

Des publications importantes
Jetons un coup d’œil sur ces premiers témoins de la recherche archéologique et historique. La patine du temps rend ces consultations émouvantes car le passé palpite encore entre les doigts du chercheur. Un document intéressant publié à l’occasion du centenaire de la Société, en 1947 donc, dresse un bilan des travaux publiés en un siècle : soixante-sept volumes avaient été publiés, les publications ayant été à peine interrompues par les guerres de 1870-71 et de 1939-45. La ville ayant été évacuée pendant la Guerre de 1914-18, la Société faisait paraître cependant un volume en 1920, couvrant la période 1913-1920. Si l’on tente d’établir un classement à partir des cent articles retenus, nous obtenons les pourcentages suivants : 25 % pour l’archéologie, 20 % pour l’architecture, 22 % pour les biographies, 15 % pour l’histoire militaire, 10 % pour les monographies (études de villages, de rues…), 4 % pour la numismatique, 4 % enfin pour l’histoire contemporaine du moment.  La majeure partie des articles relatifs à l’archéologie occupe la période 1847-1875, avec en particulier la publication d’un dictionnaire archéologique : la moitié des publications de la période lui est consacrée. A partir des années 1900, l’histoire proprement dite assure sa prééminence. A l’inverse, notons le peu d’intérêt des chercheurs pour l’histoire des idées et pour l’histoire contemporaines : c’est dire l’originalité des articles publiés par M. CHORON sur l’enseignement primaire à Soissons en 1875, et par l’abbé LETOMBE sur la démographie dans le Soissonnais en 1889. L’histoire de l’Ancien régime reste une constante. Peu d’articles sont consacrés à la Révolution, cette tornade qui a creusé son sillon dans l’Histoire. Notons malgré tout la publication des cahiers de doléances du Clergé et du Tiers-état parue en 1845. Les événements dramatiques comme la Guerre de 1914-18 sont relativement peu évoqués : on relève tout de suite après la guerre un appel pressant fait aux instituteurs pour recueillir des témoignages et préserver les vestiges de ce cataclysme. Retenons cependant les articles du chanoine de LARMINAT parus en 1929 et celui du général VIGNIER en 1934. C’est seulement aujourd’hui que cette période est étudiée en profondeur : des associations comme "Soissonnais 14-18" en conservent un souvenir ému, comme si le témoignage enfin apaisé sautait plusieurs générations pour toucher à la sérénité. Des conflits comme la guerre de 1939-45 sont quasiment occultés : tout juste la demande d’un adhérent "sur le sort futur de Soissons" en 1943. Il est vrai que la censure veillait.

L'importance du bulletin
De 1947 à nos jours, treize volumes seront publiés sur un rythme plus lent que pendant la période précédente, mais avec quatre-vingt bulletins, notre société s’enorgueillit d’être la seule société savante du département à assurer une telle production historique et archéologique. Depuis 1947, la société a continué, comme par le passé, de privilègier l’histoire de l’Ancien Régime : description de monuments religieux et biographies. En particulier Maximilien BUFFE-NOIR consacre à la famille d’ESTRÉES cinq articles au délicat tour littéraire, qui occupent quasiment la totalité des six tomes qui s’échelonnent de 1960 à 1976 (tomes 10 à 15, 4e série). L’archéologie renaît avec les travaux de Bernard ANCIEN et de Jean DEBORD sur l’AUGUSTA SUESSIONUM et les sites de Villeneuve-Saint-Germain et Pommiers et ceux du Service Archéologique du Musée menés par Denis DEFENTE et Dominique ROUSSEL. L’histoire de la Révolution bénéficie d’un intérêt nouveau grâce à la célébration du Bicentenaire. Enfin, parent pauvre, l’histoire contemporaine et singulièrement la guerre de 1939-45, avec seulement un article de J. FOUCART sur les combats autour de Soissons en 1940 et un témoignage de M. COUBISENS sur l’entrée des Allemands dans la ville.

L'influence de l'église
L’influence de l’église catholique dans la vie de la société paraît considérable : plus du tiers des articles sont consacrés à l’étude de personnages ecclésiastiques, d’églises, de cathédrales, d’institutions cléricales. Le nombre de clercs, membres de la Société, reste relativement faible - ils ne dépassent jamais la dizaine- mais leur influence est considérable. Les abbés POQUET et PÉCHEUR, tout deux personnages éminents, lauréats l’un de l’Académie française, l’autre de l’Institut, en seront successivement les secrétaires, actifs, entreprenants, prestigieux. L’abbé BINET, auteur de nombreux articles, deviendra plus tard évêque, Monseigneur DERAMENCOURT et Monseigneur MENNECHET en seront les présidents d’honneur. Les articles publiés par les ecclésiastiques sont souvent d’une grande qualité : outre les deux auteurs précités, en particulier l’abbé PÉCHEUR et sa monumentale "histoire du diocèse de Soissons", mentionnons l’abbé HOUILLER, auteur d’un remarquable "État ecclésiastique du diocèse de Soissons" à la veille de la Révolution. On chercherait en vain un écho de la religion protestante et des conséquences de la Révocation de l’Edit de Nantes dans le Soissonnais : tout juste une mention des guerres de religion par la publication du journal de DOM LEPOLARD relative à la prise de Soissons par les Huguenots en 1567 et parue en 1859. Comment expliquer cette amnésie ? Dans une région où la religion catholique recouvre le territoire du maillage serré de ses églises, de ses abbayes, de ses diverses institutions, et où réside l’évêque du diocèse, l’histoire de l’église se confond avec l’histoire tout court. On peut ainsi s’expliquer la prééminence du catholicisme dans les études historiques de la société. Ajoutons que si la Révolution n’était pas en odeur de sainteté auprès des chercheurs, c’est qu’elle s’était inscrite non pas pour, mais contre l’église, il n’est qu’à lire "les annales du diocèse de Soissons" par l’abbé PÉCHEUR.

Des fouilles importantes
Les œuvres qui ont marqué les débuts de la Société restent toujours des jalons incontournables : citons les fouilles de M. Frédéric MOREAU qui s’étendront de 1867 à 1810. Elles portent le nom de fouilles de CARANDA et permettront d’identifier 15 000 tombes et de recueillir 30 000 silex. Sur cette lancée, des fouilles seront entreprises plus tard à Pommiers, Villeneuve, aux Longues Raies et dans le centre de Soissons. Notons également la publication du rituel de NIVELON, manuscrit du XIIIe siècle et le texte de BERLETTE sur l’histoire de Soissons. En 1877 paraîtra : "Les Antiquités et monuments de l’Aisne" d’Edmont FLEURY.

Tradition des sorties annuelles
S’il est une tradition qui a été respectée, c’est celle des sorties annuelles, à la belle saison, principalement dans le Soissonnais. Combinaison de promenades champêtres et de découvertes, elles permettent aux sociétaires de se retrouver dans une atmosphère à la fois studieuse et bon enfant. Le chemin de fer des débuts qui faisait la joie des participants a été remplacé par l’automobile, le déjeuner sur l’herbe a relayé les agapes des premières années dans un restaurant ou une auberge de campagne. L’esprit de curiosité et l’amour du terroir restent cependant une constante. Le pittoresque n’était pas absent de ces périples savants. Le 3 avril 1922, la sortie avait pour cadre le cimetière romain des Longues Raies : "la tempête redoublait de violence (au printemps !), écrivait le secrétaire. Les chapeaux s’envolaient. Un coup de vent enleva les lunettes du chanoine HIVET. Il fut impossible de les retrouver. Les sociétaires descendirent dans une tranchée pour procéder à l’élection d’un nouveau membre M. CORE de VAUXBUIN".
L’abbé PÉCHEUR insistait en 1857 sur le caractère de ces sorties : "Le but des excursions annuelles n’est pas tant d’étudier les monuments et les ruines, que de les signaler d’une manière en quelque sorte solennelle aux yeux des populations et d’en recommander l’entretien et la conservation aux hommes de goût et aux personnes influentes des localités auxquelles elles appartiennent". Ainsi, grâce à l’amour des vieilles pierres qui habitait et habite nombre d’historiens locaux, des témoins précieux du passé ont résisté à l’enlisement et à la mort.

La création du musée
Le musée enfin est intimement lié à la création de la S.A.H.S.S. Elle en était pour ainsi dire le reflet visible, matériel. La société à sa création avait pour but, entre autres, "de recueillir dans un musée local tous les débris et fragments qui pouvaient intéresser le pays". Patiemment, et pendant dix ans, elle en établit les premières collections malgré les nombreux obstacles qu’elle remontrait. En 1853, on pouvait lire "de nombreux fragments d’antiquités qui devaient former le noyau du musée ne sont pas encore sortis des armoires de la Bibliothèque où ils paraissent condamnés à rester éternellement enfouis". En 1857, le président de LA PRAIRIE annonçait officiellement la création du Musée soissonnais : "Plusieurs pièces de l’hôtel de la Mairie ayant été concédés à cet effet, divers objets qui se trouvaient déposés dans la Bibliothèque de la ville, notamment les collections de plâtres, ont été transportés. Cette opération difficile a été confiée à un certain nombre de militaires de la Garnison !". En 1860 paraissait une notice qui se voulait un modeste inventaire des pièces entreposées sous le titre de "simple aperçu". C’est M. Emile COLLET qui, en 1889, devint le conservateur officiel du Musée Municipal et dressa un catalogue. Il écrivait : "Ce musée est dû à l’initiative de la S.H., aux encouragements des administrateurs de la ville et aux votes du Conseil Municipal". En 1889, le Musée occupait tout un étage de l’Hôtel de Ville et recevait 2 500 visiteurs par an.

Évolution du nombre d'adhérents
Observons à présent l’évolution de la Société à travers le nombre et la qualité de ses adhérents. En 1847, la Société comptait 18 membres et s’étoffait en 1848 : 20 membres titulaires et 4 membres honoraires, soit 32 en tout. Le nombre des clercs est relativement important, le tiers de l’ensemble, et nous l’avons signalé, leur rôle capital dans l’orientation donnée aux travaux historiques. Ce qui frappe en contraste, c’est la présence à leurs côtés d’anciens représentants du peuple comme LEMAIRE qui assure la vice-présidence et QUINETTE, ancien député à la Convention, membre honoraire. Peu de nobles, à l’exception de Monsieur DE LA PRAIRIE et de M. DE NOIRON. La majorité est constituée de propriétaires et de ce que l’on appelait la bourgeoisie à talents. C’est donc une Société contrastée, gauche et droite rassemblées dans l’amour de l’histoire et de l’archéologie.
Cinquante ans plus tard, en 1897 donc, la Société compte 48 membres : la présidence en est assurée par le vicomte DE BARRAL et le secrétariat par l’abbé PÉCHEUR. Le nombre de clercs est numériquement peu important ; 8, mais leur influence, notamment grâce à l’abbé PÉCHEUR qui assure le secrétariat, reste dominante. Ce qui surprend est le nombre de noms à particule, 11, soit plus du cinquième de l’ensemble, alors que la République a plus d’un quart de siècle d’existence !
Enjambons les années et arrêtons-nous à 1944, plus d’un demi-siècle plus tard. La Société a considérablement grandi et compte 152 membres actifs, 14 membres perpétuels et 11 membres à vie qui avaient payé respectivement 1 000 F et 500 F de cotisation. Elle est dirigée par M. FOSSE D’ARCOSSE et Mgr MENNECHET en assure la vice-présidence en remplacement de Mgr BINET. Les professions des adhérents hélas ne sont pas toujours mentionnées, ce qui nous interdit d’établir des pourcentages. Notons cependant que le nombre des notables reste important. La Société, qui s’interdit tout engagement politique compte cependant dans ses rangs M. Georges MONNET, ancien ministre du Front Populaire, mais qui s’est quelque peu renié en 1940. A côté d’officiers généraux comme les généraux VIGNIER et GRASSE, des industriels comme le sucrier BEAUCHAMPS, le maître verrier DE VIOLAINE, le fermier FERTÉ. La bourgeoisie à talents est fortement représentée. A l’ombre de ces nombreux notables prospèrent des gens plus humbles comme l’instituteur GOLIRO, gardien naturel, avec le curé, du patrimoine local. Mais ils ne sont guère nombreux. La Société rassemble des notabilités marquantes du canton et il est de bon ton de faire partie de ce que l’on considère comme une élite. Les travaux et les communications restent le fait d’une minorité dont les noms reviennent souvent : BRIA, LUGUET, le chanoine MERA.

La Société s'ouvre plus largement
En 1962, la présidence échoit à Bernard ANCIEN. Il la conservera pendant 22 ans, tissant de sa connaissance du terroir, car il est natif de Soissons, une histoire aux mille facettes incluant tous les domaines. La Société s’ouvre plus largement, en particulier vers le monde des propriétaires ruraux qui possèdent dans leurs fermes nombre de trésors méconnus. L’apogée sera atteinte en 1983, sous la présidence de Geneviève CORDONNIER avec 223 membres. La Société se démocratise et s’insère vigoureusement dans la vie de la cité. La vulgarisation historique est entreprise par le biais des conférences dans les établissements scolaires et par la presse locale.

Aujourd’hui, qu’en est-il ? Nous essayons de faire entrer l’Histoire moderne et contemporaine dans "la vieille maison", sans négliger pour autant l’histoire de l’Ancien Régime. Quelques auteurs ont réfléchi sur l’économie, la sociologie, la démographie. Le Bicentenaire de la Révolution a donné lieu à des conférences, tables rondes, publications. Le nombre des adhérents est hélas en baisse et l’on se prend à rêver d’une histoire locale attrayante, capable d’attirer de jeunes talents ! La participation de l’Éducation nationale, et particulièrement celle des professeurs d’histoire, reste modeste, mais l’histoire locale est maintenant enseignée dans les établissements scolaires : c’est un gage d’avenir pour ceux qui, comme nous, essayent de jeter une passerelle entre une histoire vivante, non momifiée, et le bourdonnement vital de la cité.

Robert ATTAL. Président de la S.A.H.S.S. 1990-1997